
Par Daniel Cohen, Président-fondateur de Zalis
Dans le détroit d’Ormuz, quelques kilomètres de largeur à peine concentrent une part décisive des flux énergétiques mondiaux. En quelques heures, la montée des tensions suffit à désorganiser les routes commerciales, à faire réagir les marchés, à suspendre toute perspective de détente monétaire.
Tout se joue là. Dans un espace étroit, presque dérisoire à l’échelle du globe. Et pourtant, c’est une partie de l’équilibre mondial qui s’y trouve suspendue.
Car ne nous y trompons pas : ce qui se joue à Ormuz n’est pas un épisode isolé. C’est un révélateur.
Le révélateur d’un monde qui a cessé de croire à sa propre fiction. Celle d’une mondialisation apaisée, régie par les flux, où l’économie aurait définitivement pris le pas sur la puissance, comme si les rivalités impériales n’avaient jamais traversé l’histoire des nations. Cette parenthèse se referme. Et avec elle, l’illusion d’un monde neutre.
Ce qui se dessine n’est pas un monde nouveau, mais un retour aux fondamentaux.
Dans ce monde-là, les règles sont simples : ceux qui maîtrisent les routes, l’énergie et les technologies critiques fixent les équilibres. Les autres s’y adaptent.
Le réel revient. Brutalement.
Les routes d’abord.
Car le commerce mondial n’est jamais abstrait. Il circule, il dépend de points de passage, de corridors, de goulets d’étranglement. Lorsque plus de 20 % des flux pétroliers mondiaux transitent par un seul détroit, ce n’est plus une donnée technique. C’est une vulnérabilité stratégique.
La Chine l’a compris. Son projet des Nouvelles Routes de la Soie ne vise pas seulement à connecter des territoires, mais à sécuriser ses approvisionnements et ses exportations et à réduire ses dépendances.
L’énergie ensuite.
Les chocs pétroliers de 1973 puis de 1979 avaient déjà révélé la vulnérabilité d’économies dépendantes de flux qu’elles ne contrôlaient pas. En quelques mois, le prix du baril explose, les équilibres vacillent, les dépendances apparaissent au grand jour.
Le pétrole et le gaz redeviennent ce qu’ils n’ont sans doute jamais cessé d’être : des instruments de puissance. Les tensions récentes le rappellent une nouvelle fois.
Les technologies critiques enfin.
C’est là que se joue désormais l’essentiel.
Car dominer une chaîne de valeur, ce n’est pas produire davantage. C’est contrôler les points décisifs. Aujourd’hui, la Chine concentre près de 80 % du raffinage mondial du lithium. Taïwan produit plus de 90 % des semi-conducteurs les plus avancés. Les États-Unis, conscients de cette dépendance, ont engagé plus de 50 milliards de dollars pour la réduire.
Ces chiffres ne décrivent pas une économie. Ils dessinent un rapport de force.
Et ce rapport de force se durcit. Depuis 2020, les mesures restrictives dans les technologies propres ont été multipliées. Le commerce ne relie plus. Il segmente.
À cela s’ajoutent d’autres leviers, moins visibles mais tout aussi déterminants :
Les normes et contraintes réglementaires d’abord.
La préservation de l’équilibre écologique est devenue une nécessité collective. Mais dans un monde fragmenté, les contraintes ne pèsent pas sur tous de la même manière. Tandis que certaines puissances accumulent normes environnementales, obligations sociales et restrictions industrielles, d’autres poursuivent leur développement avec des cadres bien plus souples. Le risque apparaît alors : transformer une ambition légitime en facteur de décrochage économique. À vouloir réguler seuls un monde qui ne l’est pas, certains finissent par affaiblir leur propre appareil productif sans modifier réellement les équilibres mondiaux.
Les données ensuite.
Elles sont devenues un instrument de puissance à part entière. Contrôler les flux d’information, les infrastructures numériques, les réseaux ou les capacités de stockage revient désormais à maîtriser une partie croissante des échanges mondiaux. Derrière l’apparente neutralité du numérique se construit une nouvelle géographie des dépendances.
L’intelligence artificielle enfin.
Elle constitue sans doute le basculement le plus décisif à venir. Celui qui en maîtrisera les usages industriels et militaires ne dominera pas un secteur, mais redéfinira les rapports de force sur l’ensemble des autres terrains.
Le monde s’organise autour du face-à-face sino-américain.
Washington ne subit pas la fragmentation du monde. Elle l’encadre.
Les États-Unis n’ont pas quitté le terrain de la puissance. Ils l’ont réorganisé. Protection des technologies, relocalisation industrielle, investissements massifs : plus de 500 milliards de dollars engagés depuis 2022 dans les énergies propres, plus de 50 milliards dans les semi-conducteurs. À cela s’ajoute le dollar, levier discret, mais décisif.
La Chine avance autrement.
Moins frontalement. Plus patiemment. Elle contourne les sanctions, sécurise ses approvisionnements, tisse ses alliances. Cuba, Venezuela, Iran : les signaux s’accumulent.
Les crises le révèlent. Dans le détroit d’Ormuz, certains flux sont maintenus vers ses partenaires. Là où d’autres subissent, Pékin négocie.
La compétition s’intensifie. Elle n’est plus diffuse. Elle se territorialise. Elle se joue continent par continent.
Le mirage des « nouveaux mondes ».
Pendant vingt ans, deux promesses ont structuré le récit de la mondialisation : l’Afrique allait décoller, l’Asie allait converger. Aucune des deux ne s’est réalisée comme prévu.
L’Afrique, d’abord.
La croissance y a bien été réelle, mais elle n’a pas transformé les économies. Tirée par les matières premières, elle n’a pas permis l’émergence d’un appareil productif structurant. Héritages coloniaux, corruption, fragilités institutionnelles : les déséquilibres se prolongent. Le continent demeure ainsi davantage intégré comme fournisseur que comme pôle de puissance.
Ce décalage est net : la part du secteur manufacturier reste faible, inférieure à celle des années 1970. La croissance n’a pas réduit les dépendances.
Dès lors, l’enjeu dépasse l’économie. L’Afrique s’impose comme un terrain de compétition stratégique, concentrant des ressources clés (cobalt, manganèse, lithium) au cœur des rivalités entre grandes puissances.
L’Asie ensuite.
Beaucoup considéraient que la croissance asiatique produirait de la convergence : des règles communes, une intégration progressive dans l’ordre libéral, etc. Il s’est passé l’inverse.
La Chine et l’Inde ont utilisé la mondialisation pour renforcer leur puissance propre, non pour rejoindre un modèle existant.
En 2024, la croissance du PIB atteint environ 5 % en Chine et 6,5 % en Inde, contre moins de 3 % aux États-Unis et autour de 1 % en Europe. Sur dix ans, l’économie indienne a pratiquement doublé en taille réelle.
Ce n’est plus un rattrapage. C’est un déplacement du centre de gravité.
Et l’Europe ?
C’est ici que la question se pose.
Car enfin, où sont ses priorités ? Où sont ses arbitrages ? Où est sa stratégie dans ce nouvel environnement ?
Une chose est sûre : l’Europe ne manque pas totalement de moyens. Industrie, recherche, technologies : elle conserve encore des positions fortes dans plusieurs secteurs stratégiques. Mais faute de les concentrer, elle peine à les transformer en puissance. Dans un monde où tout se concentre (flux, énergie, technologies), ne pas hiérarchiser revient à s’effacer.
Le risque n’est pas un effondrement brutal. Il est plus discret. Plus progressif. Plus difficile à percevoir. Un décrochage. Lent. Silencieux. Jusqu’au moment où les règles se définissent ailleurs.
Entre dogmatisme et inculture : le risque de l’inertie
Pendant que les grandes puissances réindustrialisent, sécurisent leurs chaînes d’approvisionnement et accélèrent dans les technologies critiques, l’Europe peine encore à définir sa place dans ce nouvel environnement.
L’éducation aurait pourtant dû rapprocher les visions européennes du monde. Mais d’un pays à l’autre, les priorités et les messages transmis à la jeunesse divergent encore profondément sur la place de la science, de l’industrie, de l’effort ou de la maîtrise technologique.
Peut-on encore prétendre demeurer une puissance lorsque l’on peine déjà à définir les capacités stratégiques que l’on souhaite encore protéger, maîtriser et transmettre aux générations futures ?