Par le Bureau d’Etudes Zalis Paris

 

 

Un marché du travail prometteur mais hétérogène

 

Source : The Economist

 

Au regard des données du marché de l’emploi, le choc négatif de la crise sanitaire a été effacé : l’emploi moyen sur l’exercice 2021 et sur le 1er semestre 2022 était supérieur à l’emploi moyen de 2019, et le taux de chômage (7,3% à la fin T1 2022) demeure très bas, s’approchant du plein emploi (5%).

Si ces statistiques paraissent prometteuses, elles cachent des disparités importantes qu’il convient d’étudier. Conjoncturels ou non, nés de la crise sanitaire ou sans lien avec elle, des fossés semblent en effet se creuser au sein du marché du travail en France.

 

 

Un premier fossé sectoriel – des secteurs qui embauchent, d’autres non

 

Des secteurs qui embauchent…

 

Le 5 avril dernier, Pôle Emploi publiait son étude annuelle sur les besoins de main-d’œuvre des entreprises. Ceux-ci s’annoncent historiquement hauts : près de 3 046 000 projets de recrutement en 2022 (+323 000 par rapport à 2021). Ce chiffre élevé et global cache néanmoins des disparités sectorielles :

Source : Pôle Emploi, avril 2022

 

Avec près de 183 000 postes vacants, le service à la personne est de loin le secteur avec le plus de besoins. Les auxiliaires de vie, tout comme les techniciens de surface, sont particulièrement recherchés.

 

 

… et d’autres secteurs où les postes sont plus rares

 

A contrario, d’autres secteurs et métiers restent moins dynamiques et les postes y deviennent plus rares (Enquête Le Parisien 2022) :

  • Le marketing, le tourisme et l’évènementiel : ces métiers ont été impactés par la crise sanitaire et anticipent des licenciements pour les années à venir ;
  • Les grandes et moyennes surfaces : prises d’assaut pendant les confinements successifs, ces structures sont désormais moins attractives et subissent l’essor du e-commerce et du commerce de proximité ;
  • L’univers de la tech : bien qu’ayant connu une croissance impressionnante au 1er semestre 2022, le retournement de marché intervenu ces dernières semaines conduit les chefs d’entreprises de la tech à se montrer plus prudents concernant les recrutements de personnes.

 

 

Ce fort besoin de main d’œuvre va nécessairement se traduire par des hausses de salaires dans les secteurs concernés

 

Les distorsions entre ces secteurs y impacteront nécessairement les salaires et les conditions d’évolution.

 

Source : INSEE, janvier 2022

 

 

Un deuxième fossé générationnel – le marché de l’emploi des jeunes VS celui des seniors

 

Après une période atone pendant la pandémie, le marché des jeunes repart à la hausse

 

Après avoir été fortement affecté par la crise sanitaire (baisse des embauches de 77% en 2020 pour les moins de 30 ans), l’emploi des jeunes repart à la hausse :

 

Le taux de chômage par âge depuis 1975

Source : INSEE, janvier 2022

Lecture : en 1975, le taux de chômage des 15-24 ans s’établissait à 7%, vs 19% fin 2021

 

En 2021, le taux de chômage (entendu ici au sens du BIT : une personne sans emploi ayant effectué une démarche active de recherche d’emploi au cours des quatre dernières semaines) recule particulièrement pour les 15-24 ans : -2,6 points sur un an, s’établissant à 18,9% fin 2021, son plus bas niveau depuis 2002. A noter tout de même que ce taux reste deux fois plus élevé que pour la moyenne des actifs. Il faut ici retenir la dynamique : elle est positive.

 

 

Cette hausse de l’emploi des jeunes est à lier avec la forte hausse des contrats d’apprentissage

 

L’essor de l’apprentissage, ouvert aux jeunes de 16 à 29 ans, explique en grande partie le recul du chômage de jeunes en France. L’objectif du gouvernement est d’atteindre 1 million de contrats d’apprentissage d’ici 2027.

Source : étude Dares, avril 2022

Lecture : en 2021, on dénombrait 731 000 contrats d’apprentissage, soit une multiplication par 2,6 par rapport à 2015

 

 

De l’autre côté, le chômage des seniors reste élevé…

 

Si l’emploi des jeunes connaît une dynamique prometteuse, de l’autre côté, de plus en plus de personnes âgées semblent se diriger vers la retraite tout en étant au chômage.

Source : étude Dares, janvier 2022

 

Seuls 56,1% des 55 à 64 ans étaient encore en activité à fin 2021. Une proportion qui tombe à un tiers pour la tranche des 60 à 64 ans. Ce taux d’emploi des seniors est parmi les plus faibles des pays de l’OCDE (moyenne de 61%). Sous un autre angle, à partir de 50 ans, le taux de chômage double et la durée s’allonge (40 mois en moyenne, contre 24 mois pour les autres).

 

L’emploi des séniors semble constituer un parent pauvre des politiques d’emplois aidés alors même que la bonne santé de l’emploi de ces tranches d’âges est un facteur-clé de détente du climat social et de réussite de réforme des retraites.

 

 

Un troisième fossé aspirationnel – la perception du travail par le collaborateur n’est plus la même

 

Les 18-35 ans n’ont plus les mêmes priorités

 

Dans La Fracture (Septembre 2021), Frédéric Dabi et Stewart Chau dressent un portrait des 18-35 ans et montrent les clivages entre les attentes de cette génération et celles de leurs aînés.

 

Les 18-35 ans n’entretiennent pas le même lien à l’emploi que les actifs expérimentés. Une mutation qui s’est vue accélérée par la crise du Covid-19. Quand ils évoquent leurs priorités au travail, les moins de 35 ans parlent d’autonomie, de quête de sens, plutôt que de sacrifices comme leurs aînés. Observons les grandes tendances qui entourent ces jeunes actifs.

 

           Bénéficier de davantage d’autonomie

Les jeunes actifs prônent la liberté d’organisation au sein de leur travail. Fini le management à l’horaire, place au management par objectif. Les salariés souhaitent l’instauration d’une culture de la confiance dans leurs relations au travail. Cette culture de la confiance, c’est par exemple mettre en place un mode de travail hybride, avec une grande autonomie dans le lieu et les horaires de travail.

 

La pandémie du Covid-19 a conduit au recours massif et obligatoire au télétravail, lequel devient un must pour beaucoup de candidats à l’embauche.

 

Trouver du sens

78%

D’après une étude publiée par Yougov en septembre 2021, 78% des 18-24 ans n’accepteraient pas un emploi qui n’a pas de sens pour eux. Les DRH confirment la préoccupation croissante des jeunes de trouver, dans leur travail, une mission qui réponde à des problèmes de société. Ceux-ci n’hésitent d’ailleurs pas à poser directement la question lors des entretiens d’embauche.

Source : étude Dares « Les jeunes et le 1er emploi », mars 2022

Lecture : parmi les étudiants des grandes écoles, 91% d’entre eux ont parmi leurs critères l’intérêt du poste

 

 

Plus de démissionnaires que de licenciés

 

Source : enquête Le Monde, janvier 2022

Lecture : on comptait près de 386 000 démissions au second semestre 2021 (+20% en un semestre)

 

Au 1er trimestre 2022, 470 000 CDI se sont terminés par une démission, soit 20% de plus qu’au 1er trimestre 2019 (source : France Inter). Si on l’on met ce chiffre en perspective, c’est :

  • 2 fois plus de personnes qui démissionnent que de salariés dont la période d’essai n’est pas renouvelée ;
  • 3 fois plus de démissions que de licenciements ;
  • 7 fois plus de démissions que de départs en retraite ;

 

La santé, l’hôtellerie-restauration, la grande distribution et les services à la personne sont les secteurs les plus impactés par ces désertions.

 

Cette forte augmentation des démissions fait craindre aux observateurs la survenue d’un Big Quit en France (« la grande démission », nom donné au phénomène qui touche les Etats-Unis depuis 2021 – des millions de démissions par mois).

 

 

Un quatrième fossé de conditions : les télétravailleurs vs les autres

 

Le télétravail en 2021 : une disposition dont bénéficient surtout les cadres

 

68%

D’après une étude menée par Malakoff Humanis, 38% des salariés pratiquaient le télétravail fin 2021, soit une progression de 8 points par rapport à 2019. Après une période de travail à distance directement liée aux confinements et couvre-feux, cette pratique est devenue un choix pour 68% des télétravailleurs. Il s’agit bien là d’une tendance de fond.

 

L’avènement du télétravail comme mode d’organisation depuis le début de la pandémie crée de nouveaux fossés au sein du paysage économique et social :

  • Une inégalité sociale: entre ceux qui peuvent télétravailler et ceux qui ne le peuvent pas. En effet, cette possibilité du télétravail donne une flexibilité supplémentaire d’organisation aux cadres et professions intermédiaires, qui télétravaillent massivement, mais pas aux employés et ouvriers, marginalement télétravailleurs ;
  • Une inégalité d’attractivité: entre les secteurs / métiers où le télétravail est possible et ceux où il ne l’est pas. Un nouveau fossé qui ne va pas aider les difficultés de recrutement que rencontrent certains secteurs en tension (soin à la personne, BTP, hôtellerie-restauration).

 

Source : étude OCDE, mars 2022

Lecture :  parmi les cadres ayant travaillé au moins une heure par semaine en janvier 2021, 60% ont télétravaillé

 

 

Conclusion

 

A de nombreux égards, la crise sanitaire a accéléré les mutations majeures du marché du travail. Des fossés se creusent, dont l’évolution devra être suivie, au risque de voir ces tensions s’exacerber. Plus que jamais, des réflexions sur l’attractivité du travail sont fondamentales de la part des employeurs et des autorités. Elles sont indispensables pour impulser les changements nécessaires afin d’ajuster le marché aux attentes des employés.